cs031: flattée par l'insulte
Écœurantite, psychose amoureuse, misogynie sur glace, poète déchu et le mirage du cowboy.
Je suis peut-être une mauvaise féministe. Est-ce mal de dire que je suis flattée de recevoir un booty call aux petites heures de la nuit, lancé comme une bouteille à la mer par un homme ivre qui, un soir de semaine, était si avancé dans son état de consommation qu’il a cru bon de m’appeler à 3h50 du matin? C’est bien mal me connaître que de penser que je serais toujours debout à cette heure où la plupart des mortels ont atteint le sommeil profond et que les oiseaux se réveillent tranquillement pour bientôt faire leurs vocalises matinales. Blottie dans mes draps fleuris et bercée par la brise matinale qui faisait danser mes rideaux, j’étais alors bien occupée à rêver. Ce n’est qu’à mon réveil que je me suis aperçue du gros point rouge qui ornait mon écran. Appel manqué, un numéro sans nom, indicatif 438. Montréal. Avant que mes paupières se décollent et que mon cerveau soit irrigué par un peu de café filtre, j’ai cru à un spam téléphonique (quoi qu’à une drôle d’heure) ou à un mauvais numéro. La caféine a fait son travail, mon troisième œil s’est ouvert: j’ai eu une petite idée de qui pouvait bien avoir tenté de me rejoindre à une telle heure. Un de ces hommes-boomerangs, que j’aurai, à plusieurs reprises, tenté d’éradiquer de ma vie en supprimant leur contact de mon téléphone. Et comme de fait, mes sources m’ont permises de valider l’identité de cette âme perdue.

Depuis mon retour saturnien (lire: mes trente ans), je me questionne beaucoup sur ma valeur en tant que femme. C’est une question qui revient sans cesse, dont je n’arrive pas à me défaire et qui découle d’une multitude de causes comme, entre autres, mon célibat qui s’étire depuis trois ans, mon âge, les échos de la manosphère, peut-être mes études en marketing qui tendent à me faire croire que tout est marchandise, Leonardo DiCaprio qui ne date jamais des femmes de plus de 25 ans, les hommes autour de moi qui vieillissent mais dont les conquêtes rajeunissent. Je m’écœure moi-même d’avoir absorbé tout ça et d’en faire activement l’un de mes soucis. Je m’écœure d’avoir été flattée par l’insulte d’un appel nocturne m’objectifiant purement comme un objet de désir, réduite à ma chair. Meanwhile, je lis sans gêne un livre qui s’appelle I Love Dick dans le métro. Je suis un personnage complexe.
Lecture du moment
I Love Dick (1997), Chris Kraus ★ CERTIFIÉ SATURNIEN ★
J’ai lu I Love Dick quand j’avais 25 ans. On me l’avait suggéré alors que j’étais en pleine psychose amoureuse. Éprise d’un homme-garçon incertain, qui voulait être avec moi autant qu’il ne le voulait pas, et moi constamment heurtée et blessée, remise en question de l’intérieur et de l’extérieur, et pourtant incapable de me défaire de cette prison sentimentale que je m’étais moi-même construite. C’est grâce à plusieurs années de thérapie que j’ai pu mettre le doigt sur la source de mes problèmes, ces tranches de vie qui ont fait de moi la personne que je suis, avec toutes ses complexités, et que je ne pourrai jamais changer. Mais je pourrai bien sûr toujours broder autour, garder mes blessures comme des souvenirs, des traces de ce que je ne veux pas reproduire, des cicatrices qui me rappellent d’où je viens.
À l’époque de ma première lecture, j’étais fascinée par la nouveauté qu’était pour moi un livre comme I Love Dick. C’est en fait comme une performance écrite, dont nous lisons la documentation, sans être capable de déceler le vrai du faux. J’aime croire que tout est vrai. On suit l’autrice Chris Kraus et son mari Sylvère Lotringer qui, ensemble, s’embobinent dans une affaire extraconjugale qui à mes yeux est une psychose amoureuse sous crack. Après avoir passé une soirée avec une connaissance distante du nom de Richard — le Dick en question —, le couple dont l’intimité sexuelle s’essouffle voit la flamme renaître grâce à cet homme, sans même que Dick ne le sache. Par souci de transparence envers son partenaire, Chris n’hésite pas à lui confesser son béguin pour Dick, sans avoir l’intention de concrétiser ces nouveaux sentiments d’une manière ou d’une autre, mais le temps passe et le désir à sens unique prend de plus en plus d’ampleur. C’est alors que Sylvère suggère à Chris d’écrire ses sentiments en lettres, un exercice auquel il se joindra rapidement et qui créera une nouvelle dynamique dans le couple, tout en alimentant une obsession amoureuse qui prendra des proportions inattendues.
La première partie du livre sont ces lettres. Il y en a une centaine, écrites par Chris et Sylvère, comme pour digérer leurs états d’âme, sans être envoyées au fameux Dick. L’écriture de Kraus est tranchante, sans censure, et drôlement rafraîchissante. Nous avons entièrement accès à son monologue interne, ses angoisses, ses envies, ses doutes, la folie dans laquelle elle s’embobine tout en étant pleinement consciente de son absurdité. Elle aussi prisonnière de sentiments incontrôlables qui occupent son esprit nuit et jour — ces scénarios qu’elle se crée en s’imaginant avec Dick, tout en étant lucide dans sa spirale de folie.
Chris Kraus cite dès le début du livre son admiration pour l’artiste Sophie Calle, notamment connue pour ses œuvres conceptuelles à saveur invasive. Dans L’Hôtel (1981), Calle prend un emploi de femme de ménage dans un hôtel. Pendant ses quarts de travail, elle en profite pour documenter le séjour des résidents des chambres dont elle s’occupe, à leur insu, en photographiant l’état dans lequel elle retrouve leurs lits, leurs poubelles, et leurs effets personnels laissés çà et là. La même année, elle embauche pour La filature un détective qui la suivra, et présentera les photos prises par ce dernier en parallèle avec le récit des journées qui se sont déroulées alors qu’elle était suivie. Mêlant le réel et la mise en scène, Calle s’impose comme l’une des principales sources d’inspiration de Kraus pour I Love Dick. C’est après avoir écrit tant de lettres jamais envoyées que l’autrice, à la manière de Sophie Calle, décidera d’utiliser la réalité comme un médium artistique, en entreprenant une démarche supplémentaire qui finira par impliquer Dick dans le projet que deviendra I Love Dick. À vous de découvrir comment cette épopée sentimentale unidirectionnelle se déroulera une fois tous les partis impliqués.
Chose certaine, I Love Dick est pour les CDF1, les victimes du désir, les psychosés amoureux, les romantiques incompris, et tous ceux et celles qui se sont déjà dit: « fuck it, I’m doing it for the plot ».
If women have failed to make “universal” art because we’re trapped within the “personal”, why not universalize the “personal” and make it the subject of our art?
— Hannah Wilke,
citée dans “I Love Dick”
J’aime pas le h*ckey
Formez une équipe d’hommes qui savent s’exprimer à la télé (et en général), qui ne se tournent pas vers la violence pour régler des conflits, qui sont québécois ou du moins savent bien parler français, dans une ligue où ils ont plus de valeur que des chevaux sur lesquels on mise gros. Mettez-les dans une arène qui n’a pas l’air d’une arène, à l’éclairage moins criard, aux couleurs plus douces et où le bois remplace le métal, cernés d’une foule captivée mais docile. Dans un endroit où le public et l’institution qu’est le hockey ont comme valeurs fondamentales le respect, la tolérance et l’acceptation de soi. Faites-moi croire qu’un sport qui fait partie de notre identité québécoise existe aujourd’hui pour autre chose que l’argent, qu’il a un message plus grand que la compétition au détriment de tout le reste. Dites-moi que Shane Hollander et Ilya Rozanov existent et peuvent s’épanouir dans leur carrière sportive sans être brimés par leurs préférences sexuelles.
J’ai été au bar un soir de match. Pas pour regarder la partie, mais pour passer du temps avec mes amis — la folie des séries avait jusque-là réussi à m’échapper. Tous se sont rivés vers les écrans, vissés sur un tabouret une broue à la main, hypnotisés par la glace artificielle et ces hommes en patins qui fascinent les foules. Psychorigide face au hockey depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’ai préféré me déplacer vers la table de billard. Tant qu’à regarder des gens jouer à un jeu, j’aimais mieux que ce soient des gens que je connaisse que des quidams en rouge et bleu qui, à mes yeux, représentent violence, misogynie et excès. Peut-être que le sport télévisé me ramène au primaire, à ces jeux que je n’ai jamais compris lors des cours d’éducation physique, durant lesquels je préférais rester passive sur le banc, nourrie par mon monde intérieur, plutôt que de risquer faire perdre mon équipe.
Pourtant, être témoin de la folie des séries et de l’effervescence que provoquait la possibilité de voir notre équipe locale être récompensée par la Coupe Stanley m’a tout de même touchée. Je n’ai jamais vu un tel événement rassembleur ratisser aussi large et avec autant de véhémence. Sans appartenir à ce groupe et sans vouloir en faire partie, j’ai constaté qu’il est encore possible de réunir des gens qui n’ont rien d’autre en commun, seulement une passion momentanée nourrie par l’espoir de voir un rêve se réaliser. Comme une étrangère parmi les partisans, j’ai un pincement au cœur, un goût doux-amer en bouche — si seulement nous pouvions nous rallier aussi facilement pour panser tous les maux qui obscurcissent notre futur, là, peut-être que j’aimerais le hockey.
Visionnement marquant
A Poet [Un Poeta] (2025), Simón Mesa Soto
C’est l’histoire d’Oscar (Ubeimar Rios) un homme raté qui a toujours rêvé d’être poète. Il habite toujours avec sa mère, qui l’aime malgré tout, mais qui se désole de le voir vieillir et dépérir sans vraiment réussir, trop accroché à son rêve de devenir un grand artiste qu’il caresse depuis la publication de son recueil de poèmes durant sa vingtaine. Oscar entretient l’idée de devenir poète sans toutefois nourrir une pratique artistique concrète ni faire grand-chose de constructif dans sa vie: il est aux prises avec un problème de boisson qui le mène à prendre plusieurs mauvaises décisions. Comme dernier recours et par désir de le voir bâtir quelque chose pour lui-même, sa sœur lui dégote un emploi dans une école secondaire en faisant aller ses contacts, permettant ainsi à Oscar de devenir professeur de littérature et de partager son amour des mots.
Nous avons tous eu ce professeur bizarre, passionné par sa matière, mais pas par son métier — un choix de carrière nécessairement fait pour subsister et non pour s’épanouir. Un peu zélé, désespéré de transmettre sa fougue qui déborde de partout et qui se traduit en une frustration absurde devant le regard quotidien d’une vingtaine d’adolescents passifs, pas plus intéressés qu’il faut. Oscar est précisément à l’image de ce professeur, mais les choses se compliquent lorsqu’il découvre que l’une de ses élèves réussit sans effort à pondre des poèmes touchants, remplissant des pages et des pages d’alexandrins. Cette dernière, dénommée Yurlady (Rebeca Andrade), vient d’une famille défavorisée où se faire engrosser avant l’âge adulte est presque inévitable, où l’ambition de carrière est celle de devenir manucuriste, où se procurer une douzaine d’œufs apparaît comme un luxe, et où trois générations s’entassent dans un petit appartement d’une chambre. Heureux de trouver en elle un potentiel poétique, Oscar prendra Yurlady sous son aile.

Ce que vous ne savez pas, c’est qu’Oscar est aussi le père de Daniela (Alisson Correa), une jeune adolescente allumée et studieuse qui vit seule avec sa mère et dont les contacts avec son géniteur sont restreints. On ne sait pas pourquoi leur relation s’est effritée, mais Daniela n’a aucune intention de renouer avec Oscar, ce raté pathétique qu’elle méprise et dont la perception influence celle du spectateur, rendant d’autant plus absurde la relation parallèle que l’anti-héros entretient avec son élève. Grâce à Yurlady, Oscar accédera presque à son rêve, même si cela se produit par proxy.
Je disais, il y a un an, que je n’aimais pas la poésie. Mon oncle Marc m’a fait remarquer à Noël que j’écrivais à propos de textes qui me touchaient dans des chansons et que ça, s’en est, de la poésie. Et puis, j’ai commencé à accepter que dans le fond c’est vrai, je ne suis pas si fermée aux poèmes, même s’il y en a certains qui ne viennent pas me chercher et qui me donnent juste l’impression d’être un motton de phrases coupées à coup de « enter ». Puis, quand j’ai vu la bande-annonce de A Poet, j’ai tout de suite su que le film me plairait et que je saurais m’y retrouver — cette histoire d’un homme consommé par l’art, terrifié à l’idée de créer et brimé par son manque de confiance en soi, la vie ternie par une consommation d’alcool malsaine, passé à côté de son rêve. Le parfait contre-exemple pour toute âme créatrice se remettant en question, cherchant à rire un peu devant un film brillant qui explore en plus les thèmes du privilège, de la famille et des limites personnelles mettant en vedette toute une brochette de non-acteurs au jeu rafraîchissant.
Sur repeat
Chanson: Where Have All The Cowboys Gone (1996), Paula Cole
J’écoute « Where Have All The Cowboys Gone » en boucle. J’ai découvert cette chanson en lisant les bribes d’une entrevue avec Sarah McLachlan, à propos du Lilith Fair — un festival éponyme ambulant, fondé en 1997, regroupant exclusivement des femmes. Dans les quelques citations de McLachlan que j’ai lues, cette dernière se remémorait l’époque où elle avait tourné avec des artistes comme Fiona Apple, Christina Aguilera, Nelly Furtado et Dido — dont les carrières ont été propulsées par le Lilith Fair —, en se désolant qu’aujourd’hui, créer une tournée d’aussi grande envergure ne serait plus possible.
J’ai été curieuse d’en savoir plus sur ces femmes et c’est ainsi que je suis tombée sur Paula Cole — qui a elle aussi fait partie du Lilith Fair — et son album This Fire (1996) sur lequel figure « Where Have All The Cowboys Gone ». J’ai d’abord été accrochée par la musicalité de la chanson, sa structure, ses mélodies. Les couplets qui s’ouvrent sur des paroles presque parlées, son refrain qui parle de cowboys, sa finale chantée à la fois comme un chant spirituel et une lamentation, envoûtante.
Where is my John Wayne?
Where is my prairie song?
Where is my happy ending?
Where have all the cowboys gone?
« Where Have All The Cowboys Gone » est à première écoute un récit sur les rôles de genres traditionnels. La chanson s’ouvre comme un pacte amoureux dans lequel la femme accepte d’aider son mari en faisant la vaisselle et le lavage pendant que celui-ci part travailler, se réjouit de le retrouver en fin de journée pour passer du temps de qualité en couple. Paula Cole dépeint une dynamique conventionnelle, peut-être une sorte de rêve américain — une vie rangée, un couple dans lequel chaque parti trouve son compte, chacun sacrifiant une partie de son temps pour le bien-être de l’autre. Elle en s’occupant de la maison, lui en gagnant de l’argent pour deux. Évidemment, un tel scénario se corse rapidement. Au fil des couplets, la frustration de la femme monte et devient de plus en plus évidente. Les enfants naissent, la voiture qui au début était un moyen d’évasion a dû être vendue, le couple est forcé de déménager ailleurs pour le travail de l’homme — le rôle de femme au foyer se solidifie comme une condamnation tandis que le rêve se brise.
La femme est prisonnière de son rôle, brisée d’avoir accepté le pari d’une vie qui lui semblait idéale pour finalement se trouver avec un homme qui peine à les faire vivre et qui préfère passer du temps au bar, à boire une bière avec ses amis, plutôt qu’avec elle. À travers l’histoire qu’elle raconte, « Where Have All The Cowboys Gone » dénonce les rôles genrés, notamment celui représenté par le cowboy américain. Une chanson très bien construite et franchement accrocheuse.
Pour conclure
Je m’excuse pour le délai de la publication de cette Curiosité Saturnienne, je suis tombée dans la folie de mon horaire d’été. Il fait beau, je ne me cloître plus autant chez moi pour passer des heures devant mes écrans — sauf pour assister à mon cours d’été — en plus d’avoir été prise dans une spirale d’engouement pour mon recueil et par le beau temps. Je vous avoue que je me questionne sur la fréquence et la rigidité avec laquelle je publie, grandement influencée par les saisons et les aléas de la vie. Mais ne vous inquiétez pas, je ne mettrai pas de côté mon infolettre de sitôt.
Bises à toustes et à bientôt,
Mathilde
xoxo
♡ Merci à Maxime Goldstyn pour sa révision ♡
CDF est un acronyme pour « crisse de folle », un terme d’autonomisation.




Ouvrir la porte à 4res du matin à un gars chaud et fucké qui ne cherche qu'à se faire du bien sans égard pour la personne qu'il dérange c'est NON! quel manque de respect!
toujours un grand plaisir de te lire ! XOXXO
Je trouve le tableau sur la chanson Where have all the Cowboys gone? très, très beau. On parle souvent de ton écriture, mes tes collages sont magnifiques aussi. CDF j'avais deviné, mais je me disais: ben non, ça ne doit pas être ça ! Hahaha. Hâte d'avoir mon recueil entre les mains. A bientôt!